Une fille et une rose

Un texte prend vie sous la plume de l'auteur, qui lui transmet son premier souffle. Mais il renaît chaque fois qu'un lecteur le parcourt. Car lire un livre, ce n'est pas simplement déchiffrer des mots, c'est accompagner sa pensée, l'enrichir de sa propre perspective, de ses propres expériences. Que fait cette fille ici ? Et qui est-elle ? Ce n'est pas à moi de vous le dire, même si j'ai ma propre idée. A vous de vous forger la vôtre. Lisez, et laissez vous guider par votre imagination.

Une fille est allongée dans un champ encore gelé par les derniers frimas de l'hiver. Elle est pied nu, vêtu d'une robe blanche tissée légèrement, presque transparente. Elle semble flotter autour d'elle, danser dans le matin. Une fine lanière d'or et d'argent entrelacés souligne des hanches délicates. Un tel ouvrage ne peut qu'appartenir à une famille riche, très riche. Une princesse ?

Son visage semble confirmer une si noble descendance. Blanc et fin, aux lignes parfaites, il reflète à la fois grâce et force, aussi dur que le roc, aussi fragile et harmonieux que la plus précieuse des dentelles. Ses yeux, aussi bruns que la terre printanière repue d'eau et de vie, fixent l'éternité des cieux. Une cascade de jais encadre tel un écrin ces deux joyaux, soutenue par une fine couronne d'herbe tressée. Une nymphe ?

Mais qu'est-ce ce vermeil ? Du sang ! Serait-elle blessée, biche atteinte par le trait du chasseur ? Un fin ruisseau de rubis coule de son nez, et l'or et l'argent de ses hanches souffrent aussi de cette vague écarlate. Sa délicate main serre encore une épée. Quelle merveille que cette épée ! Un pommeau travaillé dans les matériaux les plus précieux, et une lame si affûtée qu'elle aurait pu trancher les nuages mêmes. Une vierge guerrière ?

La première chose qu'elle aperçoit en ouvrant les yeux est un vieux rosier. Quelques roses floues et frémissantes dans la pénombre de l'aurore. Que fait-elle, seule, perdue dans une mer d'herbe ondulante ? Le vent souffle, sombre augure de sa propre folie, dans quelques vieux arbres nus et tourmentés. "Qui es-tu ?", semblent lui hurler ces esprits cachés ?" Nous, nous le savons", la nargue l'orme proche, silencieux dans sa majesté. Sa conscience embrumée lui susurre enfin à son tour l'intenable réalité, et reprend au tréfonds de son âme les discordantes rumeurs de la nature… Elle ne sait pas qui elle est.

Fuir, fuir cet endroit, fuir la folie et courir vers la lumière… elle doit forcément succéder aux ténèbres de son propre antre. La jeune fille tente de se relever. Un éclair la fige, transperçant ses côtes, vrillant tout son corps d'une insupportable douleur. Il transmute un court instant son doux visage en une allégorie de la souffrance. Elle porte sa main gauche à son flanc, et ressent à travers sa peau de velours un nectar, un peu épais mais chaud au toucher. Lentement, elle ramène son bras, essayant d'ajouter à ses premières sensations la vue, roc de raison au milieu de cet univers qui se dérobe. Du sang, son sang, son propre sang lui échappe, l'abandonne.

Elle ne peut plus bouger. Ce dernier effort a été trop grand, trop rapide, prématuré alors que le soleil se lève, oracle d'une nouvelle victoire de la lumière sur la nuit éternelle, éphémère mais depuis mille et mille ans renouvelée. Périr par le fer, pour le fer ? Mais pourquoi ? Qui est elle ? Que vient-elle s'égarer loin de sa vie ? Princesse, nymphe, vierge guerrière, veux-tu mourir ici, sans passé et sans avenir ?

Elle ferme les yeux, lentement. Des larmes de rosée coulent sur ces joues sans nom, cristal sur neige. Sa blessure lui apprend que l'éternité n'est pas l'apanage des Dieux, mais que le temps aussi est parfois sublimé. Par l'Amour, mais a-t-elle déjà aimé, aime-t-elle ? Par la Souffrance, et elle sait, elle le vit. Un oiseau se pose près d'elle. Il s'ébroue, encore engourdi, elle ne peut plus bouger sa main droite, ses doigts crispés sur du bois de roncier. Toi qui, il y a longtemps, a trempé cet acier, savais-tu déjà le destin qui lui était attaché ?

Elle quitte son linceul végétal et flotte, hors du temps, hors de l'espace. Des images… Un berceau, un bébé, un vieillard à la barbe de glace, une couronne. Elle ! Un cri, des jeux d'enfants, un premier regard échangé. Un banc de pierre, un baiser passionné, le calme avant la tempête. Elle et lui ! Et puis la guerre. Des cris, la faux et le sacrifice de nombre de ses frères, de sang et de sol. Elle ne peut rester, son père l'interdit, elle doit se mettre à l'abri, loin des troubles. Mais quel havre existe encore ?

On l'appelle, elle sait que ce n'est pas un rêve. Réveille toi, princesse, nymphe, vierge guerrière, tu es trop jeune et belle pour partir.

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