Le jouet de bois
"Un instant, me dit le vieillard. Je tiens absolument à vous montrer quelque chose."
J'en ai côtoyé des mystères et entendu de belles histoires. En cinquante ans de voyages et odyssées, j'ai parcouru des mondes nouveaux et rencontré des personnes tellement étranges. Mais je ne m'attendais pas à une si émouvante et extraordinaire veillée ce soir-là, à seulement quelques centaines de lieues d'ici.
D'épais murs de pierres nous isolaient du froid mordant d'une nuit sans nuages. Les hurlements du vent descendant des sommets alentours faisaient grincer et gémir les volets sur leurs gonds. Le bois de l'étage craquait sous les attaques de l'insaisissable intrus, mais les bardeaux tenaient bon malgré la tempête: je n'avais d'ailleurs nulle crainte; quand on vit dans une vallée alpine coupée du monde six mois durant, savoir construire relève de la survie.
Un bruit m'avertit du retour de mon hôte. Ses mains noueuses tenaient une vieille boîte d'acajou. Il revint s'asseoir en face de moi. Je n'avais pas remarqué sa légère claudication... Sans doute l'âge. Tirant de sa poche une petite clé d'or, il ouvrit tremblant le coffre pour en sortir deux objets. Une rose rouge séchée et, enveloppé dans une étoffe de toile pourpre, un petit chat en bois coloré. Un simple jouet à la peinture écaillée, certainement très ancien. Mais il semblait lui accorder plus d'attention qu'à sa vie même.
"Je vais vous conter mon histoire", murmura-t-il presque imperceptiblement. Craignait-il que des oreilles malveillantes soient à l'affût et s'emparent de son trésor ? Comme pour confirmer mon impression, il jeta un regard soupçonneux aux murs et aux fenêtres closes, l'oreille tendue, avant de se pencher à nouveau vers moi. Le feu crépitait dans l'âtre et la boisson chauffait mes entrailles, mais je ne somnolais pas malgré une certaine torpeur : il avait réussi à attiser ma curiosité. Plus que le mystère et les précautions qui précédaient son récit, les lueurs qui éclairaient le fond de ses yeux me captivaient. Elles semblaient exprimer une tristesse profonde et mélancolique, mais aussi une grande ferveur.
"Autrefois je ne vivais pas seul ici. J'avais une épouse, douce et belle. Toujours souriante, ardente au labeur et aimante au lit. Elle est morte il y a maintenant quarante ans, emportée comme beaucoup ici par une épidémie de grippe. Elle m'a offert les plus belles années de ma vie et deux enfants. Une fille qui lui ressemblait, une jeune et fraîche rose toujours en floraison. Elle est aujourd'hui à la ville, mariée à un riche drapier. Un brave type, qui lui donne pour sûr l'amour dont elle a besoin. Elle vient encore me rendre visite chaque été, et m'apporte de quoi améliorer mon modeste quotidien.
J'avais aussi un garçon, tout mon portrait. Il me manque terriblement".
Le vieil homme se tut un instant. Une larme roula sur son visage desséché avant de se perdre dans la poussière du sol. Je n'avais pas remarqué tout à l'heure à quel point ses traits étaient tirés et ses joues creusées par le poids des ans. Il ne semblait pas vraiment malheureux, n'était pas non plus heureux. En trente longues années je n'ai jamais su mettre un mot résumant son étrange expression.
"Ce fils, dès qu'il est né, j'ai su qu'il serait tout pour moi. Il a toujours été grand et solidement bâti pour son âge. Tout le village l'admirait. Derrière cette gracieuse physionomie se cachait aussi un cœur d'or. Toujours prêt à nous aider, il parcourait à sept ans les forêts alentour, ramenant tantôt des fraises sauvages, le plus souvent des bouquets de fleurs pour sa mère. C'est d'un de ces bouquets que provient la rose que vous voyez ici. La dernière qu'il ramena et qu'il posa sur le cœur de sa mère mourante. Elle la serrait contre elle alors même que son dernier souffle la quitta.
Ce jouet, je me rappelle, je lui ai fabriqué pour ses dix ans. L'année où sa mère est partie. Il restait prostré, ne riait plus, avait perdu comme sa jeune sœur le goût de vivre. Rien ne semblait plus éveiller son intérêt, et il passait ses journées à regarder le ciel, guettant un signe. La seule famille qu'il me restait se laissait mourir de chagrin. Il fallait agir, et je décidais alors de leur confectionner à chacun un jouet avec le bois d'un vieux pin qui pousse au sommet d'un rocher près d'ici. Vous pourrez l'apercevoir au loin en quittant le village. L'ascension en est dangereuse et difficile, mais la légende court ici que quiconque reçoit en cadeau un objet taillé dans ce bois recouvre aussitôt sa joie.
Adonc, après des péripéties au récit ennuyeux, je parvins à récupérer une branche. Revenu au village, j'en taillai deux petits chats que je vernis et peignis. Et le miracle se produisit, les anciens n'avaient pas menti : mes deux chers bambins retrouvèrent en une nuit leur gaieté et leur insouciance. Mon enfant se remit à m'aider, et il en faisait même trop, cherchant à compenser l'absence laissée par sa mère pour les travaux aux champs, tandis que la plus jeune commençait à s'approprier les fourneaux. Ce furent cinq ans qui me redonnèrent goût à la vie, cinq années du bonheur de voir mes enfants grandir et leur mère vivre à travers eux.
A quinze ans, ma fille d'un an la cadette se maria. L'aventure ressemble à un conte de fées. Un jour qu'elle revenait de mener les vaches à la pâture, une carriole la dépassa en l'éclaboussant de boue. Son propriétaire était un homme bon et généreux. Il eut pitié d'elle et s'arrêta pour l'aider. À peine leurs regards se sont croisés qu'ils tombèrent fous amoureux l'un de l'autre. Le lendemain il me demanda une main et je la lui accordai avec plaisir; aujourd'hui leur idylle brûle toujours avec la même flamme.
À peine un an plus tard se produisit le drame qui bouleversa ma vie. Je m'en rappelle comme si c'était hier. Un matin de Juin je demandai à mon fils d'aller approvisionner les pâtres surveillant les bêtes dans les alpages. Que je regrette encore aujourd'hui cette requête ! Avec son enthousiasme habituel, il accepta sans protestations et commença la montée sous un ciel serein. Mais les plus hauts sommets alentour commençaient à égratigner sournoisement le ciel en filets de nuages, augures d'une prochaine tempête. Tout à ses pensées, mon pauvre enfant ne s'en aperçut pas. Trois heures seulement après son départ, alors qu'il devait certainement presser le pas pour se mettre à l'abri, l'orage éclata. Le tonnerre clama sa fureur autour de lui.
Inquiété par l'orage, j'attendis son retour avec fébrilité. Les secondes devinrent des minutes, les heures des années. Devant son absence, je montai le lendemain à sa recherche. Je l'ai rapidement retrouvé. Un corps sans vie était allongé par terre, serein. Un récif solitaire dans une mer d'herbe ondulant sous le vent. On aurait pu croire qu'il dormait s'il n'y avait ce trou noirci au milieu du front. Il serrait dans ses mains froides, devinez quoi, ce petit jouet de bois.
Fou de douleur, je me mis à hurler mon désespoir. Mon cri fût tel que des vachers à proximité m'entendirent et accoururent. Trois descendirent le corps, tandis qu'un autre m'aida pour la descente. Je chancelais sous le choc et ne pouvais plus tenir sur mes jambes. Cette procession est restée à jamais gravée dans ma mémoire, en lettres pourpres. Le sentier boueux au retour a gravé son cheminement dans la fange de ma conscience.
Après l'enterrement et les attentions des voisins, je me suis bien vite retrouvé seul. Vous savez comment c'est ? Au début on vous entoure, tant que l'émotion reste forte. Et puis on vous oublie, et le souvenir de votre solitude s'efface comme s'estompe le paysage sous le lourd manteau neigeux. Ma fille voulait que je m'installe avec elle, mais qu'aurais-je fait moi à la ville ? Non, je ne pouvais pas quitter cette terre; elle m'avait vu naître, elle avait vu naître mon père, et le sien avant.
Un jour de Novembre, alors que je ne trouvais pas le sommeil, tourmenté par des cauchemars, le petit jouet me revint à l'esprit. Où avais-je pu le ranger ? Oui, c'est ça, dans la vieille armoire. Je le recherchai fébrilement, espérant secrètement qu'il me permette d'apaiser la douleur de mon âme. Ce bois est magique et j'en ai eu la preuve par le passé. Peut-être pourra-t-il me soulager aussi ?
Je le mis sous mon oreiller, et m'endormis la minute qui suit. Je fis alors un rêve à la fois étrange et merveilleux. Mon fils m'apparut. Il rayonnait de tout son être, et semblait radieux. Il me prit dans ses bras pour m'entraîner loin dans le ciel, au-delà des cimes enneigés, pour me montrer ce qu'il appelait sa "nouvelle maison", le pays de l'Eternel Printemps. Il me dit de ne plus pleurer, qu'il était là près de moi à chaque instant depuis son départ. Et qu'il m'aimait, qu'il savait que ce n'était pas de ma faute.
Et croyez le ou non, mais le lendemain, en me levant, je découvris sur le sol des traces de chaussures, celles qu'il portait le jour de sa mort. Je les avais rangées dans sa chambre après sa mort : elles séchaient maintenant près de l'âtre, comme attendant le retour de leur propriétaire. Sur la table, une pomme à moitié croquée. Je ne pouvais pas me tromper, c'était bien la marque inimitable de ses dents : il avait les incisives légèrement décalées et écartées. Je vérifiai les portes et les fenêtres mais toutes étaient encore solidement barrées."
Le vieil homme essuya ses yeux rougis puis se leva. Il rangea le jouet et me tendit la boîte. "Demain je vais rejoindre mon fils, il me l'a dit hier pendant la nuit. Il m'a aussi dit que quand un homme viendra demander l'asile, je devrai l'inviter à entrer, lui raconter mon histoire et lui remettre le jouet. La rose, je devrai la garder serrée dans ma main pour la nuit suivante, afin que ma femme chérie soit présente avec son fils pour m'accueillir. Voilà, tu sais tout maintenant. Tu dormiras ici ce soir, mais tu partiras demain à l'aube".
Comme dit, je partis le lendemain matin, pour ne jamais revenir. Mais j'appris bien plus tard par sa fille que le vieil homme était mort le lendemain. Depuis, je conserve précieusement ce jouet, et je couche aujourd'hui comme promis l'histoire sur le papier. Rien n'est plus sacré que la parole donnée à un mourant. Quelquefois dans le silence des nuits d'hiver, il me semble entendre du jouet un rire, un rire d'enfant.
Page précédente: Une fille
Page suivante: La ville éplorée
