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Une jeune Reine, qui vit la fin de son royaume. Elle va être sacrifiée sur l'autel
de la "liberté" naissante. Pour se libérer de son Passé, il semble parfois nécessaire
de le brûler. Un drame, en deux Actes. Mais à quel prix ? Et pourquoi ?
Acte I
Des roses, des milliers de roses sont jetées par les fenêtres. Elles recouvrent les chaussées.
Le peuple a envahi la rue. Dans toute l'enceinte, ce n'est que foule bigarrée.
Partout, à chaque carrefour, chaque parvis, on danse, on boit, on s'embrasse.
Et des injures, des cris de haine, des crachats. La foule converge vers la place centrale
où un bûcher a été érigé à la hâte. Une nuée de corneilles arrive du Sud pour se
repaître de ce spectacle de désolation.
Au loin résonne encore le fracas des catapultes et des scorpions, assourdi par la distance.
Là-bas dans les plaines le Roi s'apprête à charger désespérément, avec les lambeaux de
son armée et sa garde restée fidèle. Il ne peut se rendre.
On lui racontait le soir auprès de l'âtre, alors qu'il n'était encore qu'un enfant,
les victoires de ses ancêtres. Le même sang coule dans ses veines et il y fera honneur.
S'il doit mourir, il partira rejoindre ses aïeux dans la gloire.
Ayant disposé en triangle ses derniers chevaliers, il prend lui-même place à la pointe.
Les oriflammes claquent dans le vent, les derniers cors raisonnent dans le givre du matin.
Les épées sont tirées du fourreau et présentées au soleil naissant.
Puis le Monarque abaisse son arme : c'est le signal !
Les chevaux relâchent leurs muscles, tendus par de longues minutes d'attente.
Ils survolent la terre gelée. Et puis, enfin, c'est la mêlée.
La flèche d'or et d'argent s'enfonce dans la masse grouillante,
brisant faux et fléaux, tranchant bras et têtes. Mais la troupe ennemie est innombrable
et elle se referme inexorablement, jetant bas les cavaliers.
Le Roi chute de sa monture, arraché par cent mains pressantes. On le perce de maints estocs,
le blesse de nombreuses tailles. Malgré la défense de ses mailles brillantes, il sent
son souffle s'affaiblir. Son sang se répand sur le sol sans parvenir à en
percer la carapace de cristal. Son glaive se brise, son seul espoir est qu'il sera
un jour reforgé.
En cette froide journée de Janvier, elle marche pieds nus sur les pavés gelés.
Elle porte pour seul vêtement une robe de lin, si agréable dans les bras de Morphée.
Mais sous le pâle soleil, le vent la coupe de ses innombrables lames.
Elle frissonne et pleure. Une larme gelée qui jamais ne quittera son visage.
Ils ont attaqué tôt ce matin, avant les premières lueurs de l'aube, alors même
qu'elle en attendait le réconfortant spectacle. Lui reviennent en mémoire les
paroles de son précepteur; elle n'avait pas dix ans alors. L'aurore,
l'aurore est la Foi même des hommes. Rien n'est perdu dans la plus noire des nuits,
car la lumière toujours reviendra. Et avec elle l'espoir et la force de reconstruire.
D'abord le retour précipité de quelques soldats, chairs et armures en lambeaux.
Les lourdes portes de bois et d'acier sont barrées avec précipitation.
Mais rien n'y fait, la foule est trop nombreuse. La plus puissante forteresse de sable,
érigée avec courage et patience par un enfant, ne peut rien contre l'eau
qui monte et elle sera emportée, irrémédiablement. La marée humaine se
presse devant la barbacane, se fracasse par vagues successives
et ininterrompues contre créneaux et merlons, mine le roc des murs millénaires.
Lentement, elle s'infiltre par chaque poterne, par chaque corridor, culbutant les dernières
digues. Les voûtes raisonnent de hurlements, d'un fracas de fer. Les bruits de
pas se rapprochent. Ils sont juste derrière dans le couloir. Ses écuyers attendent,
l'épée à la main, le dernier combat; jamais ils ne seront armés chevaliers, eux qui sont nés,
qui ont grandi, qui ont mangé, qui ont dormi avec ce rêve. Un tonnerre les arrache
violemment de leurs mornes pensées. Et puis un second. Un troisième. Les gonds se tordent
en grinçant, la dernière porte a cédée. Le dérisoire rempart de ses serviteurs est vite
balayé; elle se retrouve seule dans un monde brusquement hostile.
Mille et mille visages anonymes sont réunis sous une même haine. Humiliation suprême,
un joug a été posée sur ses frêles épaules, attaché par une vieille corde de chanvre.
Son frottement sur la peau nue l'a entaillé, striée de rouge. Elle trébuche et tombe,
genoux contre poussière, écorchée vive. Son guide, une brute avinée au visage de pourceau,
la tire sans ménagement pour qu'elle se relève. Elle marche depuis bientôt une heure,
souillée par les jets de mots et de salive.
La grand' place apparaît enfin, au détour d'une ruelle. La fumée lui brûle la gorge
et les yeux. De nombreuses maisons ont été incendiées et elle distingue,
voilé par cet amer brouillard, un édifice en flammes. C'est la résidence du Maire,
élu chaque année par les notables et les corporations. Une bâtisse austère mais majestueuse :
un premier étage en pierre de taille, une lourde porte décorée de fines arabesques,
et deux autres étages en colombage. Le toit s'effondre dans un nuage de
bruit et de poussière et la foule hurle sa joie. Son escorte malheureuse
écarte à coups de bâtons les mais avides qui cherchent à la griffer,
ce sont eux qui ont le pouvoir aujourd'hui. Une haie, dans un simulacre de cérémonie,
est sommairement mise en place. Elle monte sur le bûcher et ferme les yeux.
Pourquoi est-ce arrivé, et que va devenir son peuple demain ?
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Acte II
Demain, elle le sait, un nouveau régime sera instauré. S'en suivront des jours, des semaines de liesse.
Les mendiants danseront avec les bourgeois, les anciens soldats avec les émeutiers.
Ils lèveront puis videront des chopes et des tonneaux d'hydromel à la gloire de la jeune République.
Le pays entier se saoulera, enivré par le goût nouveau de ce qu'il croit être Liberté.
Les symboles du pouvoir royal seront détruits, les étendards déchirés, les épées brisées.
Il faut faire table rase du passé. Mais pourquoi ? Pour oublier ce qui a été commis, ou ce que l'on a commis ?
Le peuple réalisera enfin la terrible responsabilité qu'il s'est accaparé,
voyant dans les cendres qui volettent une source de soulagement.
Très vite, la place laissée vide devra être occupée. Toute société a besoin d'un pouvoir
sous peine de sombrer dans l'anarchie. Le mendiant assassinera le bourgeois, qui par
la force de ses deniers lèvera une milice privée pour le protéger.
L'ancien militaire sans solde se rangera au coté du plus offrant,
ou faute de place brigandera dans les campagnes. Peut-être le retour de compagnies,
ces bandes de mercenaires qui ont ravagé voilà quelques siècles un royaume voisin.
De nouvelles institutions seront créées. Elles ne seront pas le fruit du choix
de tous ses anciens sujets, même s'ils le croiront. L'échange et le débat sont sources
de richesse, mais se révèlent parfois dans les faits les ennemis de l'efficacité.
Et l'efficacité rimera avec célérité et restauration de la sécurité.
"La Liberté est belle, mais elle ne doit pas se traduire par la loi du plus fort".
Cette phrase s'entendra partout. Les hommes les plus puissants, parfois les plus rusés,
auront alors tôt fait d'apparaître en sauveurs et les gens du peuple leur délègueront
le commandement.
Ensuite il faudra asseoir au plus vite ce pouvoir. Par la Loi, qui en offre le cadre,
le fonctionnement et les procédures. Mais aussi par la force, qui s'exprime par plusieurs
forces. Elle est avant tout violence : la répression est une source inextinguible
de dissuasion, et au fer ne peut parfois répondre que le fer. Les émeutes futures
seront réprimées avec autant de fermeté qu'autrefois si la situation exige cet extrême.
Mais comme ce régime reposera sur l'assentiment tacite de l'opinion, il ne pourra que
rarement aller directement contre la majorité, et agira de manière détournée. On
expropriera des gens par la force, en avançant cette nouvelle notion que sera
"l'intérêt général", mais celui-ci ne sera en réalité que la résultante de
jeux de pouvoirs d'autant plus sournois qu'ils seront souvent souterrains et informels.
Elle en est convaincue, violence aussi sera faite par une certaine coercition des esprits.
Pour s'assurer en partie le contrôle de la population qui les légitime, les puissants sauront
les influencer. Dès leur plus jeune âge, on apprendra aux enfants à penser République et Liberté.
On leur inculquera des valeurs, on leur apprendra à lutter avec intolérance et fanatisme
au nom de la tolérance. Ils iront tous guerroyer à l'autre bout du monde,
dans la jungle ou les déserts, verseront leur sang pour un combat qu'ils croient universels,
mais dont les intérêts sont hélas bien plus obscurs et inavouables, noirs comme l'huile
de roche que l'on trouve non loin de la cité.
On érigera la politique au rang d'Art, à un jeu auxquels s'adonneront principalement
ceux qui savent payer ou parler. Et la Liberté sera élevée au rang de Divinité,
hissée tous les matin sur une hampe entachée de rouille. Pourtant, elle sait que cette
valeur reste utopique. Les rapports de force existeront toujours. Mais ils seront
indirects, larvés, et conduiront parfois à une inaction dangereuse.
La liberté de l'un s'arrêtera là où commence celle du concitoyen, graveront-ils à
la plume d'oie sur leurs parchemins.
Mais elle sera mouvante, en fonction de l'influence de chacun.
Même inconsciemment, son ancien peuple saura forcément qu'il a commis une erreur
et gâché ses chances. Il se jettera alors dans une course effrénée aux possessions matérielles,
accumulant toujours plus, comme si la recherche continuelle du bonheur ne pouvait passer
que par cette voie. Dans cette fuite sans fin, ils se heurteront un jour aux limites
de Dame Nature. Se remettre en question ou sacrifier ses enfants.
Une vive douleur l'arrache violemment à ses rêveries. Le bûcher a été allumé alors
qu'elle cheminait dans ses pensées. La souffrance est trop intense, elle va s'évanouir.
Avant de perdre conscience, elle aperçoit le visage perdu d'un enfant en larmes, et goûte
le réconfort de son empathie.
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