Vagues à l'âme

Les frontières de ce monde parfois nous étouffent. Les portes se referment sur nos vies; quand la rame démarre dans un affreux grincement de métal rouillé, nous savons tous qu’elle a, une fois de plus, comme chaque matin, égratigné nos rêves. Que vivre dans une vie qui se consomme ? Qui s’impose, qui scintille de mille promesses derrière la vitre d’un téléviseur ? Qui se brade, s’épuise en réclames et en promotions ?

J’imagine d’autres mondes, je les berce au creux de mes rêves. Longuement je les mûris. Je porte en moi des univers qui me transportent. Je les cherche dans le verbe d’un livre de souffle, dans le vol d’un oiseau, le sourire d’un instant ou l’éternité d’un papillon. Je laisse mon regard les nourrir de lumière. Je les enlace, je les embrasse, je leur cède, ils me possèdent, ils brisent les barreaux d’une prison que mon esprit, au fil des heures qui passent, a patiemment bâti.

Je me saisis d’une plume et un papier blanc. Je ferme les yeux. Je me tiens, fébrile, sur le pas d’une porte, devant la barrière des apparences. Je retarde le moment où je franchirai cette frontière. J’anticipe la joie de consumer en moi, pour une heure qui s’affranchit des jours, une flamme qui ne brûle pas, qui ne s’éteint jamais, qui éclaire, de proche en loin, un espace aux promesses infinies, terre d’asile pour une âme étriqué par la moiteur d’une vie sous cellophane.

J’y puise, à chaque lettre, une force nouvelle. Chaque ligne couchée sur le parchemin réveille un peu plus les couleurs du monde. Mon regard se nourrit des traits et des courbes, des points et des virgules. Chaque ligne trace une nouvelle frontière, gagnée sur les peurs et les ombres. Le train ne grince plus, il chante. Les jours ne se succèdent plus, il se vivent. Les nuits ne se perdent plus dans un sommeil de plomb, elles scintillent dans l’or des étoiles.

Il existe, aux portes de nos gestes, blotti dans le secret de nos coeurs, un autre univers. Nous le tenons tous au creux de notre main. Parfois, nous en prenons conscience. Une poignée de poussière, quelques pépites piochées par un regard neuf qui s'offre au monde. Nous ouvrons les doigts et regardons, heureux, s'égarer dans le vent, un trésor qui nous a laissé riche comme l'enfant.



Vivre-et-ecrire.com
Tous droits réservés
Email : bthiers@hotmail.com
Lien(s) à la une : Festival du Film italien à Ajaccio